Dossiers, Mortel, le dossier !

Police scientifique : les casseurs de rêves ?

« Vous n’êtes pas dans une série américaine. »

avertit François Coudon, directeur de l’Institut National de la Police Scientifique (INPS) de Lille. Derrière ses lunettes rectangulaires et sa chemise à petits carreaux saumon, il met en garde les rêveurs. « C’est moins glamour… Et plus scientifique.» Il parle d’une voix assurée, précipitée. Il ne doit pas louper sa réunion. Sur la table en bois de son bureau, une balle d’arme à feu grande comme un doigt trône au milieu d’éclats d’obus et d’un présentoir à l’effigie de l’Institut. Sur le mur, les vidéos de caméras de surveillance, et le portrait d’Emmanuel Macron. Le ton est donné.

Biologie
© INPS Lille

La mission du laboratoire est de réaliser des analyses dans le cadre d’enquêtes, commandées par les magistrats, la police ou la gendarmerie. Il existe quatre autres laboratoires similaires en France : à Lyon, Marseille, Paris et Toulouse. Celui de Lille couvre 19 départements au nord de la France, de Cherbourg à Strasbourg. En 2018, le laboratoire a traité près de 20 000 affaires. Il se situe dans un bâtiment discret, presque dissimulé, rue Vauban. « Les gens savent qu’il y a un laboratoire scientifique, mais ne savent pas trop où, et ce qu’on y fait. On préfère rester discret, surtout avec l’actualité… » explique le directeur. Les Experts lillois ne tiennent à être sous le feu des projecteurs.

On est bien loin de la fiction

Suspendues à l’entrée, des guirlandes à fanions célèbrent les 30 ans du laboratoire, fondé en 1989. Un escalier en colimaçon rejoint les cinq étages. Des carrelages blancs aux grands casiers gris, des cafetières aux dossiers empilés, des bureaux aux laboratoires… Seule la répartition par section semble distinguer les galeries étroites. Le laboratoire compte sept divisions principales : la biologie (recherche d’ADN, identification des personnes par les empreintes digitales…), la toxicologie (déceler la présence de drogue, d’alcool, de poison dans des fluides humains comme le sang, la salive…), la physique-chimie (identification de substance inconnue), la balistique (analyse des balles et la trajectoire des projectiles), les incendies et explosions et l’analyse de stupéfiants. La biologie occupe la moitié des affaires traitées par le laboratoire. C’est aussi la section la moins accessible pour les visiteurs. Sur une porte vitrée un autocollant « STOP » se perd sous les stickers du groupe de musique Gorillaz. Les entrées sont interdites. Mieux vaut ne pas prendre le risque de laisser son ADN sur les échantillons. On est bien loin de la fiction. Ici, la reconnaissance des empreintes digitales n’est pas réalisée par des logiciels, mais à l’œil nu.  Au troisième étage, une vitrine expose sous une guirlande de LED une armada de drogues : cocaïne, opium, héroïne, champignons, bonbons multicolores… Mais aussi des produits plus prosaïques, comme un flacon d’huile d’olive.  On reconnaît la section toxicologie, au deuxième étage, à travers l’odeur acide des solvants qui irrite le nez. Les scientifiques s’affairent dans le laboratoire. Des blouses blanches sont concentrées sur leurs récipients en verre. D’autres déambulent entre les grandes machines assourdissantes. Ça ressemble ni plus ni moins à un laboratoire classique. L’ambiance du rez-de-chaussée est plus austère. Plus calme. Dans une pièce exiguë, les scellés s’amoncellent. Ce sont les objets à analyser envoyés par les enquêteurs au laboratoire. Ludivine en est la responsable. Du haut de ses 1,60 mètre, elle a la voix qui porte et les mots faciles. En traversant les couloirs, elle salue d’un ton assuré ses collègues à travers les portes ouvertes. « Il faut pas faire attention, ça sent toujours le shit ici… »   Il fait froid et sombre. Sur tout un pan du mur se superposent des grands sachets en papier kraft.  « Ça prend de la place. Imaginez, pour un viol, on récupère tous les vêtements et la literie. Pour un viol en réunion j’en parle même pas, on ne sait plus où stocker. » En face, un petit frigo blanc conserve les restes humains. « On renvoie tout ça aux enquêteurs une fois les analyses terminées. On est content, ça fait de la place… »

Stupéfiants
© INPS Lille

« Dans les séries, le policier scientifique est beau, intelligent, il court vite… Dans la réalité, c’est pas le cas. Je serais au courant sinon ! » rit Marianne Beguin, chargée de communication à l’INPS au milieu de la cafétéria. Décontractée, 43 ans, cheveux gris attachés en un chignon lâche sur la nuque, « chacun a sa mission. Il y a les enquêteurs, qui décident ce qui doit être analysé, les scientifiques de terrain, qui se rendent sur place pour faire les prélèvements, et ceux qui réalisent les analyses ici ».  Pour elle, entrer dans la police scientifique, ce n’était pas vraiment une vocation. Avant de rejoindre le laboratoire, Marianne était professeure de biologie. « Ça ne me correspondait pas alors j’ai passé les concours de la fonction publique. » Elle a d’abord rejoint la section biologie. « J’ai choisi ça parce que c’était pas mal, et que c’était bien payé : 1700 euros net à l’entrée et la prime d’ancienneté qui s’ajoute tous les ans. »  Il y a 150 personnes au sein du laboratoire, dont une centaine de scientifiques qui réalisent les analyses.  Les autres sont informaticiens, agents de l’administration ou agents techniques.

Analyse encre
© INPS Lille

« Un jour, il y a le mort de trop »

Au sein de la police, le statut de policier scientifique est peu reconnu et le métier peine à se développer. « Dans le corps de la police, les policiers scientifiques ne représentent en tout que 2 000 personnes… On n’a pas le même statut. Par exemple, on fonctionne beaucoup par primes, qui ne sont pas comptabilisées pour la retraite. » Pour Marianne, qui a troqué sa blouse blanche depuis plusieurs mois contre un jean et un T-Shirt rayé, c’est aussi un métier ingrat. « On n’a pas la même reconnaissance alors qu’on participe aussi à la résolution de l’enquête. Ce sont les enquêteurs qui cueillent les lauriers, parce que ce sont eux qui transmettent les conclusions de l’enquête… » Souvent, les policiers scientifiques ne connaissent même pas les conclusions de leurs analyses. Faute de temps. « C’est pas toujours facile… Des affaires d’agression sexuelle sur des enfants, par exemple, on en a toutes les semaines.  Un jour il y a le mort de trop. C’est un peu comme un burn out. Une des solutions, c’est de changer de section. » Sa voix tremble un peu. Elle joue avec sa bague en argent. Depuis le mois de janvier, elle a rejoint le service communication à temps plein. Pour Ludivine, l’accompagnement psychologique du personnel est largement insuffisant. « Il se met en place tout doucement… mais c’est très récent. Je me souviens avoir travaillé sur un body de bébé couvert de sang… Quelques années plus tard, quand j’ai eu mon enfant, je me suis tétanisée dans un magasin devant un vêtement similaire. Ça nous tombe dessus, comme ça. »

Stupéfiants
© INPS Lille

Ce sont les moyens qui manquent aussi.  « On est 150 dans des locaux prévus pour 50… », confie Ludivine entre deux « pardons » alors qu’elle déambule entre les scientifiques. Les activités du laboratoire ont doublé ces cinq dernières années. Avec les 2 millions d’euros de ressources annuelles, le laboratoire peine à joindre les deux bouts. C’est un milieu coûteux. Pour réaliser les reconstitutions de scènes de crime, l’Institut convoite une nouvelle machine capable de rendre compte des mesures exactes d’un bâtiment. L’objet coûte 70 000 euros. Pour le moment, l’Institut utilise Sketch Up, un logiciel public de reconstitution 3D. « On fait avec ce qu’on a … mais ce n’est pas très performant », déplore Marianne.  Le manque de moyen pose aussi un problème dans le traitement des affaires. « Parfois, on doit en refuser… Est-ce qu’on continue à traiter les vols du collier de mamie, ou on prend plus de temps pour trouver le violeur de cette petite fille de 4 ans ? » La sécurité publique (vols, trafic…) représente aujourd’hui trois quarts des affaires traités par le laboratoire.

Pour s’agrandir, l’Institut envisage d’acheter la maison grisonnante qui jouxte le bâtiment. En attendant, il faut partager la cafétéria. « Cafétéria, salle de pause, salle de réunion… C’est un peu tout à la fois, souligne Marianne avec un sourire gêné. Il faut s’organiser. C’est toujours un peu embêtant de déloger les collègues… ». Les collègues se dispersent, un café à la main. Marianne griffonne quelque chose au stylo Bic sur le planning accroché à la porte. La lumière blanche éclaire des tables bleues. L’écran de projection se déroule et scinde la pièce. Il dissimule la machine à café, le micro-onde et le frigo. La salle de réunion est prête. En attendant que l’informaticien répare le rétroprojecteur capricieux, Marianne comble le vide. « Il y a beaucoup de clichés sur ce métier, on est avant tout des fonctionnaires. » Et ajoute : « Je suis une casseuse de rêve. »

Pauline Fricot

S’abonner

Retrouvez toute l’actualité de la science en Hauts-de-France directement dans votre boite mail

Je m’abonne

Commenter l’article

La Newsletter Sciences&Co !

Restez au courant de l’actu scientifique en Hauts de France

L’adresse de la page a été copiée dans le presse-papier.