Dossiers, La coopération à tous les niveaux

Aider les autres, cette capacité tellement… pas humaine !

L’empathie est la capacité à se mettre à la place des autres et à ressentir les choses de leur point de vue. Elle est déterminante pour expliquer l’altruisme, cette forme d’aide désintéressée. Les humains sont-ils les seuls à pouvoir en faire preuve ? De nouvelles recherches montrent au contraire que l’empathie et l’altruisme sont plus répandus chez les autres animaux que ce que l’on croyait jusqu’ici.

Qu’est-ce que l’empathie ? Il s’agit de la capacité à se mettre à la place d’autrui, à adopter sa perspective. Elle permet la contagion émotionnelle (comme lorsqu’on rit de voir rire quelqu’un), la compréhension des besoins des autres, ou encore le secours de manière active, précise et désintéressée d’un individu en difficulté. À l’image du rire ou du langage, l’empathie a longtemps été considérée comme un « propre de l’Homme », supposé nous distinguer des autres espèces. Mais est-ce vraiment le cas ? Au travers de plusieurs situations, nous allons vous montrer à quel point l’empathie est largement partagée dans le règne animal… Du chimpanzé à la souris !

Situation 1 – Titouan bégaye sa leçon : gros malaise dans la classe
C’est sûrement du vécu ! Imaginez : votre ami Titouan bégaye son poème mal appris au tableau. Plus il avance, plus il s’emmêle les pinceaux dans sa récitation. Le visage rouge brique qui tremblote et l’œil larmoyant, il est prêt à éclater en sanglots. C’est le malaise dans toute la classe : pourquoi ?
Il s’agit en fait d’un mauvais coup de la contagion émotionnelle, caractéristique de l’empathie affective. Les réactions de détresse du malheureux nous font ressentir son calvaire de son point de vue et rendent la situation inconfortable. Cette forme d’empathie « contagieuse », par réaction immédiate à une émotion, est très répandue dans le règne animal. Elle a par exemple été observée chez les souris et les poules.

Source : De Waal, F. B. M., & Preston, S. D. (2017). Mammalian empathy: behavioural manifestations and neural basis. Nature Reviews Neuroscience, 18(8), 498–509. doi:10.1038/nrn.2017.72

Situation 2 – La vieille guenon et sa fille
Changement de décor. Nous voici maintenant dans les années 60 en Tanzanie, au cœur de la forêt tropicale. Virevoltant d’arbre en arbre, une chimpanzé s’affaire à récolter des fruits. C’est Little Bee, une femelle ainsi nommée par Jane Goodall, fameuse primatologue. La chercheuse observe la guenon souvent à la traîne par rapport au reste de la troupe. La raison ? Little Bee est plus lente car elle adapte son pas à celui de sa mère partiellement paralysée, Madam Bee. Cerise sur le gâteau, Little Bee donne même la moitié des fruits qu’elle récolte à sa mère !
Ici, il n’a pas suffi à Little Bee de ressentir la détresse de son aînée par contagion émotionnelle. Sinon, elle se serait simplement lamentée avec sa mère. L’aide ciblée apportée par Little Bee prouve qu’elle s’est représentée mentalement la situation de Madam Bee (clouée au sol, cette dernière ne peut pas cueillir de fruits), en a déduit ce dont elle avait besoin (de la nourriture) et a agi en conséquence. Se représenter mentalement ce que ressent l’autre, c’est ce qu’on appelle l’empathie cognitive. Cette capacité se retrouve chez plusieurs animaux sociaux comme les chimpanzés, les rats, les dauphins ou encore les éléphants.

Source : G. Boniolo, G. De Anna, (2006). Evolutionary Ethics and Contemporary Biology, pp 165-166

Situation 3 – Le rat qui pense à son prochain
« Va pour l’empathie cognitive, mais l’altruisme reste propre à l’être humain ! » pourrait-on alors rétorquer. Une hypothèse courante est en effet de considérer l’être humain comme la seule espèce capable d’altruisme, ou aide désintéressée. Les autres animaux n’apporteraient leur aide que de façon intéressée, dans l’espoir de bénéfices futurs… Cette théorie est mise à mal par l’observation. Déjà dans l’exemple précédent, Little Bee a aidé sa mère pendant plusieurs mois, sans bénéfice personnel évident. Sa mère était visiblement trop handicapée pour lui retourner la pareille. Peut-être peut-on défendre que l’aide envers un parent est « de la triche », en raison du lien affectif. Soit. Mais alors, quid de l’aide envers un étranger ?
Direction un laboratoire américain, courant 2011. À l’intérieur de sa cage, un rat fait face à un grave dilemme. Sur sa droite, une délicieuse récompense alimentaire bien en vue. Sur sa gauche, une porte fermée derrière laquelle se trouve un autre rat, piégé dans un compartiment rempli d’eau. Quelle porte ouvrir ? La grande majorité des rats se privent de nourriture et préfèrent aider l’infortuné pris au piège. Cette expérience confirme l’existence, chez les animaux, de comportements véritablement altruistes, car non intéressés par une récompense personnelle. Mieux : dans la moitié des cas, le rat altruiste partageait ensuite la récompense alimentaire avec celui qu’il avait secouru ! Les chercheurs ont pris soin de tester plusieurs conditions d’expérience pour écarter l’hypothèse de l’acte intéressé. Par exemple, explique la professeure en psychologie Stephanie D. Preston, « les chercheurs s’assurent que le rat ne libère pas son comparse par envie de jouer », en utilisant un montage expérimental qui sépare les individus après libération.

Source : Miralles, A., Raymond, M., & Lecointre, G. (2019). Empathy and compassion toward other species decrease with evolutionary divergence time. Scientific Reports, 9(1). doi:10.1038/s41598-019-56006-9

Encore plus fort : de nombreux actes d’altruisme entre individus d’espèces différentes ont été relevés. Et ce n’est pas toujours l’humain le bon samaritain… En 1996, un gorille a porté assistance à un enfant de 3 ans inconscient qui avait chuté dans l’enclos d’un zoo, en le transportant jusqu’à la porte de service pour le confier au personnel (vidéo ci-dessous).

 

Conclusion : l’empathie et l’altruisme ne sont le propre de… personne ! Ou plutôt, de nombreux animaux, dont l’être humain. Alors, la prochaine fois que vous voyez votre hamster dorloter son compagnon de cage, ne le regardez pas de haut ; sous vos yeux se déroule peut-être le seul acte altruiste que vous observerez de la journée.

Pourquoi je préfère un écureuil à un escargot ?
Mais au fait… jusqu’où s’étend l’altruisme entre animaux d’espèces différentes ? Une récente recherche publiée dans Scientific Reports montre que notre empathie pour une espèce est d’autant plus forte que nous sommes proches évolutivement. « L’empathie a sûrement été sélectionnée car elle permettait de mieux aider notre descendance, détaille Stephanie D. Preston. Mais comme notre cerveau utilise nos propres expériences pour comprendre les émotions des autres, nous pouvons nous sentir plus proche d’un étranger s’il nous est similaire ».
La raison derrière cette préférence ? Une organisation anatomique similaire à la nôtre. Nous sommes plus réceptifs au ressenti des animaux dont nous avons plus de facilité à interpréter les réactions, en nous basant sur les nôtres. D’où notre facilité à ressentir plus d’empathie envers les mammifères, comme les biches et les écureuils, qu’envers les crevettes, escargots et autres invertébrés, dont le monde mental nous semble impénétrable.

Par Axelle Playoust-Braure et François Mallordy, JS 27 (ESJ Lille)

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